mardi 9 juin 2015

LES ANCIENS DU VILLAGE







  • LES  ANCIENS  DU VILLAGE


J’ai eu la chance pendant plusieurs années
de côtoyer les anciens du village
Tous les après- midis, après la sieste, pendant l’été, ils arrivaient les uns après les autres, chacun avait son heure, ils s’installaient sur le même banc, toujours à la même place, Henri arrivait le premier et, sans parler, venait s’asseoir près de moi, le bonjour n’était pas nécessaire


Ensuite arrivait Hubert, il posait son vélo contre l'arbre et prenait sa place près de nous, le banc n’était pas très grand mais il restait une place pour Henri Giraud  le forgeron,
Il  arrivait toujours à 15 heures en regardant l’horloge du château et prenait la dernière place. On savait qu’il ne restait pas longtemps car il avait beaucoup de travail à sa forge, il aimait taper une fois sur le fer et trois fois sur l’enclume, c’était sa façon de travailler
Ainsi j‘ai pu recueillir certaines histoires de vie dans le village.
Chacun racontait à sa façon les différents moments de son existence, surtout le travail qu‘il fallait abattre pour survivre des récoltes qui n‘étaient pas toujours prospères, ce n’était pas comme aujourd’hui, il n’y avait pas de subventions.
Un jour, après le départ du forgeron, Emilien prit sa place et c’est à ce moment que l’on vit passer le docteur qui allait faire sa visite à Elise.
- Tè, vé le docteur, il se croit tout savoir, moi je ne  l‘appelle plus depuis qu’il m’a dit que j’avais un « urcère « .Après m’avoir regardé dans tous les sens, je lui dis que mon estomac me faisait mal après les repas à tel point que je ne pouvais plus faire la sieste:
Alors il m’a dit: monsieur Autran il faut vous opérer
- Quoi !m’opérer, écoutez docteur, je ne me ferai jamais opérer.
- Combien je vous dois?
Puis il est parti, il n’avait pas l’air content.
- Il ne m’a jamais demandé ce que je mangeais, ni ce que je buvais, moi je savais pourquoi j’avais mal à l’estomac: c’était le vin de la coopérative qui me brûlait le ventre, alors j’ai arrêté d’en boire et depuis j’ai plus mal, hé voilà !
Lorsque je me trouvais avec Henri, avant que les autres arrivent je lui posais des questions sur leur âge respectif
- Dis Henri, quel âge a Hubert?
- Hubert, il est de 12.
- Et  le forgeron?
- Ho, Henri, il est jeune, il est de 16.
- Et Marceau ?
- Marceau et Elie sont partis ensemble au conseil de révision ils sont de 11.
- Et toi, quel as-tu?
- Moi, j’ai 6 mois de moins qu’Hubert.
Il ne me restait plus qu’à faire les calculs pour connaître leurs âges.
Quelquefois, le dimanche, nous regardions les jeunes jouer à la paume contre le mur de l’église, ils jouaient comme ils savaient, comme ils pouvaient.
Alors Henri me dit:
Nous on travaillait du matin au soir et entre midi et une heure, après avoir mangé un bout de pain avec ce que nous avions et bu un bon coup de vin, on attaquait  la partie, mais nous avec une balle que l’on confectionnait avec une vieille chaussette entourée d’élastiques, pas comme eux avec de belles balles de tennis, il fallait voir les parties qu’on faisait, ensuite on retournait travailler.



Il me disait aussi que dans le temps, avant la guerre de 45, tous les jardins étaient entretenus, l’eau de la fontaine remplissait le pesquier, ce grand bassin derrière le lavoir, chacun  avait ses deux heures pour arroser, on ouvrait les vannes et l’eau coulait dans les rigoles.
Il y avait un cahier, tenu par le garde, qui faisait respecter les horaires de chacun, tu comprends dans ces jardins il y avait de tout, pommes de terre, tomates, oignons, poireaux, et même des fleurs pour le cimetière, il fallait faire des réserves pour l’hiver.




Emilien me racontait  qu’avant la guerre, sa femme lui demandait:
- Va me tuer un lapin pour demain, mais pas trop gros on est que quatre.
J’allais derrière le cimetière, de bonne  heure et je tirais celui que je voulais.
Aujourd’hui, avec ces étrangers qui arrivent avec leurs grosses voitures et des fusils terribles, ils les ont fait partir ou même mourir avec cette maladie qui les fait gonfler.
Des perdreaux il y en avait beaucoup mais c’était difficile de les tuer. On tuait les sangliers qui venaient jusqu’au village pour ravager les cultures, on ne pouvait pas en tuer trop car on ne pouvait pas les conserver comme aujourd’hui.
C’était le bon temps, on travaillait beaucoup mais la vie était belle, lorsqu’il y avait une fête, il fallait nous voir danser, ce n’était pas comme maintenant, ils ne se touchent même pas.
Je buvais ces paroles, j’aurais voulu qu’ils continuent à me parler de ce temps qui ne reviendra plus jamais.
Un jour, en me promenant, je passais devant la remise d’Henri, il était à son établi et façonnait un manche pour sa bêche.
- Tu vois la forme de ce manche, c’est du noisetier, la courbe est naturelle et « on fatigue moins. »
Au mur étaient suspendus des faux, des faucilles, des ustensiles, tous 
rouillés.
- Qu’est-ce que tu vas faire avec ces vieux outils ?
- Laisses- les ou ils sont, peut-être qu’ils serviront un jour, regarde cette faux lis ce qu’il y a marqué sur la lame « Aillaud Casimir », c’est mon grand- père. A l’époque on marquait le nom du propriétaire .Je ne te parles pas d’ hier!

Cette faux, elle en a fauché du blé!
Ils sont venus me voir, c’étaient des brocanteurs de Marseille, ils m’en offraient un bon prix, mais pour moi, ils n’avaient pas assez de sous pour me payer. La valeur sentimentale n’a pas de prix.
Pendant qu’il continuait à travailler, je regardais ces outils pendus entourés de toiles d’araignées qui semblaient être là pour mieux les conserver.
Si j’écris ce récit aujourd’hui, c’est en souvenir de ces personnages qui sont partis les uns après les autres. Chaque fois que l’un partait, son épouse ne tardait pas à le rejoindre.
Le village a perdu ces mémoires, son âme, sa joie de vivre. Les jardins sont abandonnés, les nouvelles maisons ont pris la place des vignes, des oliviers.
Le village a changé de figure, comme disait Emilien.
Je ne voudrais pas terminer sans vous parler d’Elise Gilan qui a aujourd’hui 107 ans.
Lorsqu’il faisait beau, elle s’installait devant sa porte et regardait les gens qui quelquefois venaient parler avec elle.
Je me suis arrêté plusieurs fois et nous étions devenus de vrais amis.
Elle me parlait souvent de sa petite auberge sur la place.
Ce n’était pas vraiment une auberge mais une maison qui accueillait les voyageurs de commerce qui se déplaçaient en cabriolet.
Elle m’avoua avoir gagné un peu de « sous. »
Lorsque j’ai quitté le village, ma dernière visite a été pour Elise qui semblait m’attendre devant sa porte, elle n’y voyait pas beaucoup mais elle me reconnaissait. Je lui dis:
- Elise, je m’en vais à la ville, je pars demain.
- Ho pourquoi vous partez ? elle me prit mes mains dans les siennes et nous avons pleuré ensemble.
Je téléphonais souvent chez son petit fils qui s’occupait bien d’elle, elle était très bien entourée et très bien soignée.
Puis j‘ai appris par une voisine, car son téléphone ne répondait plus, qu‘elle était dans la maison de retraite de Barjols ou je téléphonais aussitôt.
On me répondit que je ne pourrais la joindre qu‘au moment des repas, plusieurs personnes ont essayés de lui faire comprendre que c’était l’ancien maire qui voulait lui parler, hélas sans résultat.
Mon seul désir était d’aller la voir et lui serrer les mains très fort.

Toulon le 10 juillet 2004.

Le mardi 20 juillet, je suis allé la voir dans sa belle maison de retraite.
L’infirmière nous a placés un peu à l’écart pour ne pas être dérangés.

Elle m’a regardé sans me voir,
Elle m’a écouté sans entendre,
Ses yeux cherchaient à comprendre,
Qui près d’elle venait s’asseoir.



Adieu Elise.
Le 25 juillet 2004
Elise est morte le 29 juillet 2004


                                Paul Sialelli




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